Space invadeuse

Lina Jabbour est née au pays du cèdre il y a trente-deux ans dans cette contrée abandonnée par l'Occident et qui continue à faire parler d'elle.
Elle se dit affectée par l'histoire de son pays natal et par tous ces événements qui ressurgissent comme un écho lointain de ces drames passés. Sa pratique s'en est largement imprégnée à ses débuts parce qu'elle résonnait fortement de l'expérience toute fraîche d'un quasi exil qui la fit atterrir très jeune à paris.
Ainsi, de cette Diplomatic Peugeot 305 en sac Tati, montrée au Transpalette à Bourges en 1999, qui condense tous les thèmes du voyage, de la précarité et de la fragilité.
Sorte de mobile home ultra light surjouant l'image d'une génération d'immigrés toujours prête à tout emporter avec elle, voiture-valise à la manière d'un mot-valise, où l'idée d'un faible pouvoir d'achat se surimpose à celui de l'imminence du départ.
Elle avoue que la nationalité française récemment obtenue l'a libéré du poids de cette double identité franco-arabe et d'un affrontement interne où le désir d'établissement (establishment?) le dispute constamment à la réalité du déracinement.

Cet antagonisme cependant agit comme un principe dynamique et fonda la plupart de ses premiers travaux, comme ce banc sur lequel est posée la maquette d'une tente bédouine (blanc public, 1998), ou bien encore ce faux décor en forme de silhouette de chameau à la manière des taureaux géants de la publicité pour le porto Sandeman qui se prolonge en hauteur par une façade d'immeuble (A dos de chameau ou le mirage urbain, 2002).
Les thèmes sont tranchés, les objets construits et le propos est aisément décryptable: il renvoie fortement à un discours identitaire qui laisse peu de place à la mésinterprétation même si les chocs esthétiques peuvent parfois faire penser à un Lavier qui aurait politisé sa pratique.
Petit à petit, cependant, le travail se déplace vers un univers plus onirique. Le décor s'agrandit ainsi que la zone d'intervention: l'obsession de l'habitat s'est transmué en une réflexion sur l'environnement au fur et à mesure que s'éloignait la menace de l'exil.
La dualité fondatrice passe désormais par l'opposition habitat naturel/urbanisme ou par l'illustration du grignotage réciproque des écosystèmes. Le sentiment de déplacement toujours présent dans ses premiers travaux se double d'une réflexion sur les frontières de plus en plus poreuses entre les territoires.
L'animal apparaît comme une représentation de l'étranger originel, renvoyant au symbole d'une humanité dévoratrice de l'espace, de l'Autre.
Pour le 1% d'un complexe sportif, elle implante un crocodile à l'échelle 1:1 sur les «rives» du bassin de rétention d'eau attenant. L'extrême réalisme du traitement crée les conditions d'une mise en scène qui frise l'hallucination (Un crocodile, plaine sportive de la Jouvène, 2002).

Le dessin qui n'était au départ qu'une pratique au statut intermédiaire lui permettant d'esquisser les contours de ses projets au même titre qu'il lui servait de quasi journal intime au devenir éphémère prend de plus en plus d'importance.
Le dessin est le medium idéal pour développer ses thèmes, ramener les influences diverses tout en donnant les possibilités de développer rapidement les nouvelles orientations. Notamment cette dimension onirique qui insiste.
Pour autant, on retrouve ce déchirement intérieur et ces préoccupations pour l'architecture, l'habitat, la place de l'humain.
Le dessin permet de fondre ces influences et d'échapper à la logique de la «construction» des pièces: les univers se bâtissent infiniment plus rapidement, laissant plus de place à la dérive des thématiques, à la mixité des approches.
Pour l'ouvrage collectif Armpit of the Mole (1), elle a fourni quelques dessins qui évoquent fortement un univers chaotique et science-fictionnesque.
Elle a également réalisé une série de grands formats qui tentent de synthétiser ses obsessions du début, tout en leur proposant des lignes de fuite que seul le dessin autorise.
On y retrouve des architectures menacées par des proliférations folles de végétaux ou de pierraille, comme une nature peu à peu gagnée par un bug généralisé (Les Minéraux dans les villes, 2005).
De même que dans cette autre série (Les Raisins) où la dimension unheimlich prend définitivement le pas sur le traitement très réaliste des premières pièces.
Desolation Land, projet de panneau de 6 x 3 m qui renvoie aux décors hollywoodiens et la technique du trompe-l'oeil reprend tous les éléments en germe dans ces séries : le côté figé, la suspension du temps et l'intrusion d'une zone d'irréalité ;
le spectateur se retrouve face à la construction imaginaire d'un paysage désolé, vaguement prémonitoire dans lequel toute latitude lui est laissée pour pouvoir à son tour se projeter.

Portrait par Patrice Joly dans Zéro deux à Marseille N°3 - 2006

(1) aux éditions 30km/sec, Barcelone, 2005.
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