Mauvaises rencontres
                                            
                     Il ne pleuvait pas encore, mais les lourds nuages gris mercure qui
encombraient l’horizon ne laissaient rien présager de bon. Elle pensa : quel été pourri et noua
autour de sa taille la ceinture de son petit imper court et enfonça les poings dans ses poches.
De l’autre côté de la rue, un technicien hurla une cote puis rembobina la longue bande jaune
vif d’un mètre à ruban. C’est bon, dit-il alors qu’il passait près d’elle en moulinant comme à
la pêche au gros. D’un mouvement de la tête, elle signala aux bleus qu’ils pouvaient lâcher la
meute. Une file de voiture la frôla presque. Succession rapide de billes rondes penchées sur
le volant qui la détaillent, qui fouillent les fourrés. Il y en a même un qui ralentit. Elle le toise
l’œil mauvais, mais l’autre s’arrête presque. Du plat de la main, elle cogne sur le toit de la
voiture et beugle : « circulez ! » Le type ne se le fait pas répéter et accélère à en faire hurler
ses pneus.
         - Capitaine ?
    Le capitaine Rocca se retourne.                                     
         - Charognard, elle marmonne.                             
    Le lieutenant Bonfils lui sourit, une clope coincée entre ses dents jaunes.                 
         - Faut pas te mettre dans des états pareils, c’est toujours comme ça, tu devrais le savoir
depuis le temps.         
         - J’vois pas ce que le temps vient faire là-dedans. Ils ont fini ?             
    Bonfils fait oui de la tête.                                         
         - Et ben allons voir ça.                                 
    La ravine partait de la route en biais et dégringolait en pente rude entre les broussailles
sur une dizaine de mètres, avant de bifurquer sur la droite. Les deux policiers roulèrent sur les
cailloux jusqu’à un agent qui les salua de deux doigts à la visière. Il était très pâle.                 
         - Ça va Berthelot ? Bonfils ne dissimulait pas le petit sourire ironique qui lui était familier.     
    L’agent Berthelot haussa les épaules. Un reliquat de son petit déjeuner luisait au coin de ses lèvres.         
         - C’est vraiment moche lieutenant, pas de quoi se marrer.                 
    Le capitaine Rocca lui tendit un kleenex.                                 
         - Vous avez un truc là, fit-elle en se tapotant une commissure avec l’index.             
    L’agent rougit.                                             
         - Merci capitaine.                                         
         - Vous êtes arrivé le premier ?                                 
         - Mmmmh, il acquiesça, alors qu’il finissait sa toilette. On patrouillait dans le
secteur avec Bouly et Kellermann.         
         - Vous n’avez rien remarqué d’inhabituel pendant votre patrouille ?             
         - Á part ça, non rien.                                     
    Le geste vague de l’agent Berthelot engloba un amoncellement de détritus, entassé
contre un tronc déraciné qui barrait le passage. Deux pneus, un caddie presque neuf, un cadre
de vélo rouillé et au moins une centaine de sacs en plastique, charriés là depuis longtemps par
les pluies successives, formaient un barrage pas vraiment naturel, à peu près haut comme un
homme. De l’autre côté, le crépitement frénétique d’un flash irradiait le sous-bois d’une
lumière syncopée et irréelle.         
    Le capitaine Rocca grimaça vers le ciel.                                 
         - Dépêchons-nous, ça va tomber.                                 
         - Vous venez avec nous Berthelot ? ricana Bonfils.                     
    L’agent secoua la tête et bafouilla :                                     
         - Je préfère rester là.                                     
    Mais Bonfils s’éloignait déjà, le dos animé de soubresauts comme s’il riait tout seul.     
                                                
    Il était couché sur le flan, en chien de fusil. Le capitaine Rocca s’approcha lentement
une main sur une hanche, l’autre agrippée à son menton. L’odeur était insupportable, mais elle
s’accroupit à moins de deux mètres de lui. Il était jeune, pas plus de vingt ans. Ses baskets
avaient fondu et il ne restait de son jeans qu’un bout de ceinture et une poche. Les jambes, les
chairs rongées par le feu, rappelaient deux sarments de vignes posés l’un sur l’autre. Il était
torse nu. Sa peau, là où elle était intacte, était café au lait, avec un peu plus de café peut-être.         
         - Faut se dépêcher capitaine, il va pleuvoir. C’était la voix de la nouvelle légiste.                 
    Rocca hocha la tête. Elle ne réussissait pas à détourner les yeux de son visage, de la
bouche ouverte sur une jolie rangée de dents blanches. Les nez était caché par une grosse
pierre, mais on ne pouvait pas rater l’œil ouvert qui fixait le caillou avec entêtement.         
    Une goutte de pluie dégringola de tout là-haut et vint s’écraser sur le col de son imper
en un ploc sonore. Elle se releva en réprimant un soupir.                             
         - Vous pouvez y aller.                                 
    Un type en combinaison blanche, dissimulé derrière un masque hygiénique, déplia un
brancard, alors qu’un autre, accoutré pareil, fit claquer ses gants en latex. Ils s’avancèrent
en se demandant comment ils allaient s’y prendre.     

    Rien, ils n’avaient rien, pas même l’ébauche d’une piste. Le dossier était vide, ou presque.         
    Au milieu d’une phrase, le capitaine Rocca s’adossa au fauteuil en soupirant. Elle
achevait la rédaction d’un rapport de fin d’enquête sur un parricide. Une affaire résolue en
soixante-douze heures, presque sans réfléchir.         
    Cela faisait deux mois et elle y pensait plusieurs fois par jour. L’autopsie n’avait pas
révélé grand chose. Il était mort entre vingt-deux heures et quatre heures du matin. On l’avait
passé à tabac. Et puis on l’avait poignardé, une seule fois, de bas en haut. Un coup qui lui
avait sectionné l’aorte, juste au-dessus du cœur. Cinq litres d’essence, une allumette.         
    Rocca ouvrit le dernier tiroir de son bureau, prit un dossier cartonné rouge et le posa
sur le clavier de l’ordinateur. Pas la peine de l’ouvrir, elle le connaissait par cœur. Les cinq
jeux de photos, le rapport du légiste, les comptes rendus d’enquête, tout ça n’avait mené à
rien. Pour ses amis c’était un chic type, pas le genre à courir après les ennuis. Un étudiant en
mathématique, boursier et bien noté, presque modèle. Il venait d’obtenir sa licence, mention
bien. Quatre jours dans la semaine il faisait la plonge dans un restaurant de poisson, pas loin
de la plage. Son employeur l’aimait bien parce qu’il arrivait à l’heure. Une petite amie, des
parents au Sénégal.                                     
    Le téléphone sonna. Les quatre mêmes notes mélancoliques qui finissaient par lui
fatiguer les nerfs. C’était Bonfils.         
         - On a peut-être un truc intéressant.                                 
         - Quel genre ?                                         
         - Le genre intéressant.             
                                                        
    Le type passa une main sur son visage. Il transpirait. Sa bouche se crispa comme s’il
allait se mettre à pleurer mais ce n’était qu’un tic.                                 
         - Mais je l’ai déjà raconté vingt fois. Il pleurniche.                         
         - Encore une fois, juste pour nous.                             
    Une fesse posée sur le bureau, le lieutenant Bonfils lui tend une cigarette. Le type
l’accepte. Entièrement chauve, maigre, son cou de volaille s’étire quand Bonfils lui propose
du feu. Rocca adossée à un coin de la pièce s’impatiente.         
         - Alors.                                         
    Le type gigote sur sa chaise ;                                     
         - et pour mon affaire ?                                     
         - On t’a déjà dit qu’y avait moyen de s’arranger, non ?                     
         - Les autres ouais, ceux des stups, mais pas vous.                     
    Bonfils soupire.                                             
         - On dit comme eux. Allez accouche. Dis, tu veux pas que je m’énerve ?         
    Le type se voûte comme s’il anticipait une baffe, mais elle ne vient pas. Alors il hausse
ses épaules tout en os et inspire profondément avant de cracher très vite : je sais qui a cramé
le négro, j’étais là.

    Un petit matin frisquet dans la banlieue sud. Une colonne d’hommes en treillis bleu
marine, casquée, bottée, armée comme pour aller à la guerre surgit du coin de la rue. Ils
prennent position de part et d’autre du portail en fer forgé d’un pavillon rose au toit en ardoise
bleu. Rocca et Bonfils, garés à cent mètres, au carrefour, distinguent très nettement le sigle
GIPN inscrit en blanc au dos de leurs gilets pare-balles. La radio grésille. L’ordre d’assaut est
donné. Un grand costaud se détache de la colonne et défonce le portail avec un bélier.         
    Bonfils le menton sur le volant secoue la tête.                             
         - Non mais regarde-moi ces cow-boys…                        
    Les cow-boys se précipitent dans le jardin, l’arme au poing.                     
         - Allons-y, fait Rocca.                                     
         - Et en avant pour le rodéo…                                
    Bonfils fait tourner la clé de contact. Marche arrière, il braque, marche avant, il contre-
braque, remarche arrière.         
         - Bon qu’est-ce que tu fous, s’énerve Rocca.                         
         - Ça va, minute.                                     
    Mais la safrane banalisée hoquète puis cale.                             
         - Nan mais t’es encore bourré ou quoi ?                         
    Bonfils n’ose pas la regarder.                                     
         - C’est ça hein ? T’as encore fait la tournée des bars. Ça se voit à ta gueule de
déterré.             
         - Oh et puis merde je fais ce que je veux de mes nuits, t’es pas ma mère à c’que
j’sache.             
         - Laisse ta mère en dehors de ça et passe-moi le volant, poivrot.             
    Rocca s’extrait de la safrane en prenant soin de claquer la portière et contourne le
véhicule par l’avant. C’est là qu’elle remarque un homme, un teckel au bout d’une laisse, à
demi dissimulé derrière un kiosque à journaux. Lui aussi l’a vu. Rocca a à peine le temps de
penser, merdre c’est lui, que le type détale.                                 
         - Halte, elle hurle. Arrêtez. Mais il ne l’écoute pas.                     
    Rocca se lance à sa poursuite. Elle a toujours couru vite et s’entraîne encore presque
tous les jours. Pas de souci, je vais l’avoir ce gros lard. Elle tire son arme de son étui d’épaule
et allonge la foulée. Le gars est vingt mètres devant et vient d’abandonner son chien. Le
roquet tire une langue baveuse jusqu’au sol. Encore quinze mètres. Arrivé à un carrefour, le
gros traverse l’avenue sans hésiter, elle l’imite.                             
    Le capitaine Rocca n’a pas vu le camion benne arriver. C’est vrai qu’il roulait à bonne
allure. Ils se heurtèrent de plein fouet.     


ROBERT HINCKER                                                                                                                         >>
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