J'ai peur


                     J'ai forcé le volet roulant avec un pied-de-biche. Il a résisté un peu, pour la forme, avant de
céder dans un craquement de bois sec. A l'intérieur un chien s'est mis à aboyer, des jappements furieux qui vous
scient les nerfs. J'ai regardé Papy, moi aussi j'étais furieux. Il le sait pourtant que depuis tout môme déjà, moi
et les clebs on se déteste. Mais Papy là maintenant il s'en fout. Le visage dissimulé par une cagoule, je ne
vois que ses yeux et je comprends bien qu'ils me disent de la fermer.
         Papy m'arrache le pied-de-biche des mains et me pousse d'un coup d'épaule. Dans un beau
mouvement de bûcheron, il pulvérise le double vitrage, passe un bras dans l’ouverture, ouvre la fenêtre et sans se
retourner grimpe à l’intérieur. Les deux autres me passent devant, Patrick ce taré, a déjà sorti son flingue, un
gros machin qui en impose. Le même que l’inspecteur Harry, son héros.
         Ils franchissent l’obstacle comme qui rigole, plus silencieux que des chats. Moi je compte jusqu’à
trois avant d’y aller. Prendre appui sur le rebord et pousser sur ses bras et maintenant balancer la jambe de
l’autre côté. Voilà. Mais ma pompe se prend dans le rideau et j’arrache tout, même la tringle. Merde, je fais,
assis à califourchon, le cul entre dehors et dedans.
         Y a déjà du ramdam à côté, ils m’ont pas attendu les salauds. Putain faut que j’me magne.
         D’après le plan dessiné par Papy, je viens de poser mes baskets dans le salon. Ma torche, j’avais pas
une lampe torche ?
         Le faisceau lumineux éclaire le coin télé, un écran maousse, un canapé quatre places en cuir blanc et
son fauteuil assorti. Sur le plateau en verre de la table basse, j’ai tout de suite repéré une petite boîte à musique
avec son couvercle en nacre, qui doit bien chercher dans les deux mille, peut être même plus. Faut pas
que j’oublie de la prendre au passage.
         Ça y est, ce foutu chien hurle à la mort. Faites le taire, nom de dieu, je dis plus pour moi-même
qu’autre chose. Et puis Papy qui se met à gueuler. Faut que je me magne. Sans faire gaffe, je bute dans un
vase posé par terre et que j’ai vu trop tard. On a pas idée de poser un vase par terre. Le truc valdingue et va
exploser contre le mur. Je soupire. La nuit va être longue.
         Un hululement plus long que les autres me glace le sang. A moins que ce soit la voix de Papy qui
foute la chaire de poule.
             - Bouge pas ch’te dis, bouge pas, il gronde plusieurs fois de plus en plus fort. Moi si j’étais le
type je bougerais pas.
         Ma lampe de poche trouve les pieds de Momo, je crois que je suis arrivé. On y voit pas grand-chose,
alors je tâtonne jusqu’à un interrupteur. La lumière jaillit et fige la scène, même le chien se tait deux secondes.
         Papy tient un gros type en pyjama par le gras de la mâchoire. De nous voir tous les quatre, avec nos
cagoules, à la queue leu-leu dans son vestibule, ça a eu l’air de lui en foutre un coup, au gars. Il s’est mis à
loucher. Son visage est devenu gris et même un peu vert quand Patrick a pointé son énorme flingue vers le
milieu de son front. Sa bouche s’est ouverte tout doucement, mais il a préféré rien dire.
         Papy l’a obligé à le regarder.
             - Calmez-vous. Si vous faites ce qu’on vous dit, tout se passera bien.
         Et puis par-dessus son épaule, il a sifflé entre ses dents en agitant le pouce de sa main libre. Ça voulait
dire : fouillez la maison au lieu de rien foutre.
         On se l’est pas fait répéter. La première porte à ma portée, je l’ouvre.
         Une chambre. Assise sur le lit, une grosse femme, la bonne cinquantaine, un téléphone à la main ma
regardé comme si j’étais à poil.
         En deux enjambées, je suis sur elle . Je lui prends le combiné des mains et sans écouter, je raccroche.
Elle ne moufte pas. Sa main dodue redescend doucement jusqu’au tissu rose de la chemise de nuit qui lui
moule les cuisseaux. Je remarque le diamant à son annulaire. Ça sent le sommeil, la crème de nuit. Je suis
tout près d’elle. Qu’est-ce qu’elle est moche la grosse.
         Je lui empoigne le lard du bras pour l’obliger à se lever. Et là brusquement elle rue, me pousse avec
une force que je lui soupçonnais pas. Je vais dinguer contre la table de nuit. La lampe de chevet vacille avant
de s’écraser au sol.
             - Oh ça va là-dedans ?
         C’est Momo. Dans l’encadrement de la porte, il prend presque toute la place.
             - C’est bon, je m’en occupe.
             - Si tu l’dis, il fait pour se foutre de ma gueule et disparaît. On est resté comme ça un moment, à
rien se dire, la grosse et moi. Dans la pénombre, sa chemise de nuit avait l’air fluorescente.
         A côté ça bouge, le type pleurniche. Papy le rassure. Tout se passera bien.
         Et toujours ce sale clebs qui hurle à la mort. Il a bien raison, dès que je le chope, je l’égorge.                 
             - Madame, je finis par dire. Elle sursaute.         
         Comme Papy je lui fais :                            
             - Calmez-vous si vous faites ce qu’on vous dit tout se passera bien.
         Pas de réponse. Je répète. Toujours rien. Elle sautille sur place la grosse poule, spectacle dégueu-
lasse, d’un pied sur l’autre sans jamais me regarder en face. Elle lorgne vers le couloir. Mais y a pas d’issue
par là maman.         
             - Madame ?    
         Elle recule.                             
             - Qu’est-ce que vous voulez ?                     
         Sa voix est haut perchée, au bord de la rupture. Je secoue la tête en prenant un air navré, même si je
suis pas sûr que ça se remarque avec la cagoule et puis je retire mon flingue de la poche de mon blouson. Oh
rien de tape à l’œil, juste un petit Smith et Wesson, calibre 32 à canon court. Je lui montre, sans le braquer
sur elle, juste comme ça, pour marquer le coup.
             - C’est pour la banque ?                             
         Le plan de Papy est simple. On embarque la grosse jusque dans notre planque, la cave de la maison
de campagne de Papy et puis là avec ce taré de Patrick, on attend. On attend que Momo et Papy reviennent
de la banque avec tout ce que le directeur, le gros type dans le couloir, aura bien voulu nous donner. D’après
Papy au moins cinq cent mille.                 
             - Venez madame, regroupement familial dans le salon.     
         Elle a pas l’air d’accord. A force de reculer, son gros cul heurte une petite coiffeuse couleur vieux
rose. D’ailleurs toute la chambre est rose. A gerber.
             - Ne m’obligez pas à devenir violent.     
         C’est vrai quoi, elle commence à me gonfler celle-là. Je lève le flingue comme si j’allais la cogner
avec la crosse et de l’autre côté main, je lui attrape un bout de peau au niveau du triceps.             
         Une volée de glapissements hargneux, tout près, me fait sursauter. A un mètre, un vraiment tout petit
chihuahua me déverse sa rage dessus.     
         Je lui décoche un coup de pied en pleine truffe qui le tue net. Et là, la grosse me refile un coup de
poing. J’y crois pas. Sur le cou. J’ai vu un éclair. Putain ça fait mal. Ma main trouve deux cercles en métal.
Ça pisse le sang. Des ciseaux. Cette salope m’a planté avec des ciseaux. J’ai dû crier, parce que Papy est arrivé
en courant. Je l’entends qui me dit :     
             - Merde petit.                 
         Je pense :                                 
             - Comme tu dis, mais j’arrive pas à lui dire. A la place je vomis dans ma main, du sang.             
         Je regarde Papy, mais je le vois plus, il est flou. Et puis tout devient noir. J’ai peur.


ROBERT HINCKER                                                                                                                         >>
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